Découper le réel (penser/classer - épisode 1)
avril 5, 2008
Pour rebondir sur mes histoires d’information, communication et publicité, un des bouts de ce problème est celui du découpage du réel en catégories. C’est le premier épisode d’une série d’articles, car cette question est vaste.
AU COMMENCEMENT ETAIT LE VERBE : DU VOCABULAIRE A LA CLASSIFICATION
Commençons par rappeler une évidence qui semble souvent oubliée : le découpage de la réalité en catégories et le nom de ces catégories ne sont ni uniques ni objectifs. La classification est subjective, elle est politique. La possibilité de définir et d’imposer des classifications devient donc un enjeu de pouvoir essentiel : nommer, c’est prendre déjà une emprise sur la réalité (et être le seul à nommer… c’est devenir Dieu. logique).
Si la nécessité d’un vocabulaire commun permet de se comprendre, la classification n’est venue que bien plus tard ! Au XVIIIè siècle, les naturalistes, qui ont commencé par décrire fidèlement les plantes et les animaux, rapprochent des critères communs chez ceux-ci, et les utilisent pour construire une classification.
La notion prend bien, et bientôt certaines classifications s’imposent comme des évidences… en oubliant qu’elles sont évidemment bancales : la réalité, même scientifique, ne rentre pas si bien dans des cases… (cf l’ontologie est surfaite, voir plus bas)
LA GRANDE GUERRE DES TAXINOMIES :
L’EXEMPLE DE LA COMMUNICATION
Revenons-en à des choses plus concrètes : au quotidien, la classification nous pose problème.
Pour la communication, on a vu apparaître un découpage du domaine d’activités en sous-domaines, qui semble souvent “naturel”… mais ce serait oublier qu’il est, là encore, contingent et surtout stratégique : définir une classification des secteurs de la communication sert souvent à telle ou telle agence pour se poser comme spécialiste d’un secteur particulier.
Communication interne / Image de marque / Audiovisuel d’entreprise / Relations presses / Sponsoring et mécénat / Internet
J’ai pris pour exemple le découpage adopté par le Communicator (de Marie-Hélène Westphalen, éd. Dunod), mais il y a bien d’autres classifications à peu près équivalentes, par exemple celle de l’Association des Agences Conseil en Communication :
Publicité / Marketing Services / Communication interactive / Corporate / Evénementielle / Edition publicitaire / Communication Santé
Dès que l’on se penche un peu sur la question, on peut rapidement identifier plusieurs limites de ces découpages :
1) les catégories proposées sont-elles cohérentes ?
La communication interactive me semble plutôt relever d’un support que d’un métier. On pourrait alors plutôt (comme le faisait mon ancienne agence) l’opposer à l’édition papier/packaging/stands d’exposition, pour décliner sur le même thème en restant cohérent.
2) les catégories sont-elles suffisamment clairement séparées ?
Il me semble que non : la “communication santé” est typiquement transversale, puisqu’elle peut regrouper des éléments des autres catégories (corporate pour l’image des laboratoires, publicitaire pour promouvoir les médicaments, …). Et dès lors, si la Communication Santé est d’une telle spécificité qu’elle nécessite un secteur à elle toute seule, pourquoi ne pas faire de même avec la communication financière, par exemple, elle aussi soumise à des règlements et des pratiques particulières ?
La simple question de définir une classification de la communication pose donc très largement problème dès qu’on y réfléchit un peu. Certaines agences commencent par exemple à prendre le problème à l’inverse, en découpant par cible : communication B2B ou B2C, lobbying (qui cible les décideurs)… là encore, on voit bien l’intérêt stratégique (”votre agence actuelle est engluée dans des catégories qui ne signifient plus rien : aujourd’hui, c’est la communication 360° qu’il vous faut, pour toucher votre cible !”) mais cette classification, si séduisante qu’elle soit, n’en est pas moins imparfaite.
Et vous, comment classifiez-vous le domaine de la communication ?
Et surtout, la classification que vous employez vous semble-t-elle aller de soi ?
A VOIR, A LIRE
Sur les classifications
Penser/Classer, la réflexion de Georges Perec sur ce sujet. A lire en premier : l’article à la fois profond et drôle sur la façon de ranger ses livres dans sa bibliothèque : par ordre alphabétique ? par genre ? par couleur ? l’air de rien, tout est dit dans cette analyse.
Les systèmes de classification et de modélisation des connaissances, basé sur le cours de Christine Porquet (ENSICAEN)
Et surtout un très bon article (Clay Shirky - Traduction Christophe Ducamp) qui démontre les limites des classifications : l’ontologie est surfaite
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